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Jean-Louis Cabrespines-Pourquoi l'ESS est-elle bloquée à 10 % du PIB ?
 
 
Jean-Louis CABRESPINES
Délégué Général du CIRIEC-France
 
 

" En France, l'Économie Sociale et Solidaire (ESS), c'est aujourd'hui 225.000 établissements employant 2,3 millions de salariés. Les emplois de l'ESS représentent 1 emploi sur 8 du secteur privé. 87 % des entités de l'ESS ont moins de 20 salariés. Les entités de l'ESS s'appuient également sur 22 millions de bénévoles. Le secteur de l'ESS génère 10 % du PIB français." - Source : Observatoire national de l'ESS 2019.

Que de fois n'avons-nous pas lu ou entendu ces chiffres permettant de corroborer l'existence de l'ESS et son poids dans l'économie nationale. Nous pouvons nous en féliciter mais aussi nous demander pourquoi, depuis tant d'année, le pourcentage de ce que représente l'ESS et ces fameux "10% du PIB" ne semblent pas progresser.

Cette question est d'autant plus prégnante que, depuis un an que sévit la pandémie de coronavirus, nous entendons à l'envi que l'ESS est l'économie de demain, qu'il y a quantité d'initiatives de l'ESS dans les territoires, que les entreprises de l'ESS sont pertinentes, citoyennes, respectueuses de notre avenir, qu'elles sont porteuses des messages et des actions d'une autre forme d'économie plus résiliente et plus respectueuse des Hommes et de l'environnement, … Et ceux qui, hier, prônaient une forme d'économie capitaliste, sont aujourd'hui les chantres de l'économie autrement, y compris en utilisant un certain nombre des appellations et concepts de l'ESS (exemple de Danone qui se définit comme une entreprise à mission mais n'hésite pas à continuer ses pratiques de société capitaliste).

Sans entrer dans des débats longs, probablement fastidieux et sûrement inutiles dans l'instant (mais sans doute pas dans le temps long), disons-le, ce que nous voyons est une espèce de melting-pot de reprise de morceaux de concepts de l'ESS pour mieux faire valoir son action individuelle ou collective, ici ou là, répondant aux problématiques du moment, peut-être pour s'inscrire dans le temps, mais en tout cas permettant de porter une idée particulière et personnelle inspirée par les événements.

Ne crachons pas dans la soupe, cette émergence, cette prise de conscience de beaucoup est sans doute la possibilité de faire valoir ce que nous concevons comme une autre économie capable de marier croissance économique et développement humain. Il y aura sans aucun doute à en tirer les leçons et à voir ce que cela a entraîné de changements dans les habitudes entrepreneuriales.

Parallèlement, l'explosion des auto entrepreneurs, des micro-entrepreneurs, de toutes les formes de travail individualisé (je dirai même individualiste) est une autre composante de la situation actuelle, et il est très curieux que dans le désordre qui s'est instauré autour des entreprises en difficulté, soutenues par des mesures diverses des pouvoirs publics, nous nous retrouvions aux deux bouts d'une même logique : le développement collectif et le développement individuel.

Nous aurons, lorsque l'activité économique aura retrouvé son rythme, à faire le point sur ce que sont réellement les entreprises de l'ESS, quelles en sont les formes réelles, les déviations, les appropriations abusives de leurs valeurs, les interprétations/perversions de leurs modes de gouvernance, de respect de leur définition même (la loi de 2014 avec ses imperfections doit rester un cadre de référence à ce propos), et sans ostracisme à l'égard de qui que ce soit, à nous poser la question de ce que nous sommes et de ce que nous faisons.

La confusion née de l'appréciation des entreprises par le prisme de leur activité permettant à certaines entreprises capitalistes de se réclamer de l'ESS est amplifiée par cette crise : dès lors qu'on intervient pour les autres, on serait de l'ESS, peu importe comment et pourquoi. Comme dirait Cyrano de Bergerac : "Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … bien des choses en somme…". Alors, il serait très utile de voir combien nous sommes, ce que nous sommes, ce que nous représentons, ce que nous défendons d'une autre économie, le projet politique et économique qui nous anime, …

Bien sûr, c'est prématuré, il faut attendre que se finisse cette crise et voir comment les entreprises et entrepreneurs qui se sont déclarés durant celle-ci évolueront, comment l'ESS aura su évoluer, quelles entreprises remplissent les conditions de leur engagement dans des idées et actes marqués par un engagement individuel dans un projet collectif.

Cette pandémie peut être une opportunité pour faire prendre conscience qu'il existe d'autres modèles entrepreneuriaux que celui qui nous a dominé depuis tant d'années (de siècles). Mais il revient que nous ayons les éléments pour analyser et conduire une politique constructive et permettant d'entrer dans une transition nécessaire et porteuse d'espoir, pour montrer qu'une autre relation est possible dans le monde du travail et des entreprises.

Qui peut le faire, qui peut apporter cet éclairage ? Nous avons les outils, en particulier l'observatoire de l'ESS, pour pouvoir mener à bien cette étude. Il ne s'agit pas seulement de savoir si nous avons dépassé ces fameux "10%" mais de comprendre si l'ESS est réellement "l'économie de demain" comme le disait Jérôme Saddier, président d'ESS France et de voir si cela peut perdurer et comment, ou si cette affirmation continue (y compris dans des émissions de télévision people ou des émissions familiales matinales qui parlent de telle initiative de l'ESS alors que, probablement, les vedettes des médias ne savaient même pas de qui il s'agissait voici quelques mois) sera un feu de paille, une manière de faire valoir son action ponctuelle pendant la pandémie et que ce sera oublié demain.

Nous devons mieux évaluer pour mieux nous orienter, nous devons mieux comprendre pour mieux agir. Il ne s'agit donc pas de nous compter, il s'agit de dire ce que nous sommes, ce que nous faisons pour que l'ESS devienne une véritable force reconnue dans tout ce qui concerne le développement économique et social de notre pays. Nous ne parlons pas du monde de demain qui aurait été susceptible de changer par rapport au monde d'hier, nous sommes dans le monde réel, celui qui nous confronte aux difficultés du quotidien et qui nécessite que nous raisonnions différemment pour vivre et travailler ensemble. Que celui qui sait lève la main et nous dise où nous en sommes !

 

 

 

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