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On ne peut soigner...que s'il y a des soignants
Jean De Kervasdoué, économiste de la santé, ancien directeur général des Hôpitaux au ministère de la santé nous livre sa vision de la pénurie de soignants.
 

 

Jean De Kervasdoué

Economiste de la santé,

 ancien directeur général des Hôpitaux au ministère de la santé

 

HUMANITE ET SOLIDARITE

Article publié le 17 septembre 2022 par Le Point.fr

 

La France et quelques autres pays, européens pour la plupart, ont progressivement réalisé au cours du 20ème siècle les rêves des humanistes du 18ème siècle et notamment rendu possible la gratuité des soins médicaux, la prise en charge par la collectivité des personnes en situation de handicap, l'aide aux familles à bas revenu, le versement des retraites … Certes de considérables imperfections demeurent encore, mais l'essentiel du chemin a été parcouru, notamment dans le domaine des soins médicaux, pourtant de plus en plus onéreux.
 
Si je ne suis pas persuadé que tous les Français se réveillent chaque matin en se disant leur chance d'habiter dans un tel pays, ceux qui vivent ailleurs sur la planète, quels que soient leur nationalité, leur couleur ou leur religion, le font. Ils nous envient et désirent bénéficier eux aussi de ces extraordinaires mécanismes de solidarité. Pour chacun d'entre eux, la manière la plus immédiate d'y parvenir ne consiste pas à militer dans leur pays pour que de tels mécanismes se mettent en place car, au mieux, cela prendrait une décennie, mais consiste à tenter d'immigrer vers la France, la Suède, l'Italie, le Royaume-Uni, l'Allemagne, un de ces pays solidaires dont les frontières demeurent poreuses.
 
Pour parvenir à une telle protection sociale de gigantesques mécanismes financiers, qu'il s'agisse d'impôts ou de cotisations sociales, ont été mis en place. Ainsi, en 2020, les prestations sociales représentaient en France 921 milliards d'euros. Rappelons que cette solidarité institutionnelle est d'une tout autre importance que celle du mécénat d'entreprise ou des dons des Français aux associations culturelles ou caritatives, en effet ils représentent moins d'un centième de cette somme (8,4 milliards d'euros en 2019). La solidarité est d'une toute autre importance que la charité.
 
Mais l'argent n'est que la manière de financer un service. Pour soigner, accompagner, aider à vivre, à l'autre bout de la chaine, il faut des êtres humains qui acceptent de remplir les tâches que les familles ne peuvent pas ou ne veulent plus accomplir, or ces métiers n'attirent plus ou tout au moins pas assez. En ce mois de septembre 2022, à Paris, environ 10% des postes de soignants sont vacants dans les hôpitaux ! Heureusement travaillent dans nos établissements des médecins d'origine étrangère et des infirmiers issus de la première génération de l'immigration. Ainsi, dans la dernière promotion d'une école d'infirmières de la capitale, plus de 50% des diplômés de cette année viennent de l'Afrique subsaharienne, mais leur renfort ne suffit pas. Pourquoi ces métiers sont-ils de moins en moins prisés par les Français de souche ? Il y a certes des questions de rémunération et de carrière, mais pas seulement. Peu de gens souhaitent aujourd'hui consacrer leur vie aux autres. C'est moins vrai quand le métier est rémunérateur. Ainsi, les premiers choix de spécialités par les lauréats du concours de l'Internat de médecine de 2022 année sont : la chirurgie esthétique, l'ophtalmologie et la dermatologie… et pas la gériatrie ou la médecine générale. Cherchant une aide pour leurs parents vieillissant, les Français ne trouvent de secours que chez des « aidants » qui viennent de bien loin.
 
Par un curieux retournement, l'humanité de la prise en charge, les soins, le « care » ne deviennent encore possible que grâce aux migrants récents. La reconnaissance des premiers mois du COVID est lointaine, les soignants l'ont compris et s'en sont allés. L'argent n'a pas suffi. En ce moment, le rythme opératoire des grands hôpitaux parisiens est limité par la possibilité de recruter des infirmières en réanimation et notamment des infirmières de nuit, or il n'y aucune candidate. Des interventions chirurgicales sont donc reportées. On découvre ainsi le côté sombre de la seule solidarité financière, celui qui exonère une famille ou une collectivité de ses devoirs à l'égard des vieux, des pauvres, des malades, des handicapés parce qu'il a cotisé à la Sécu et payé ses impôts. « Je peux faire ce que je veux parce que j'ai acquis des droits. Une place en EHPAD pour mes parents vieillissant m'est due et il est normal que je sois soigné quand je suis malade ». Oui, s'il existe quelqu'un pour physiquement prodiguer ces soins. La solidarité financière s'est donc renforcée en même temps que se développait l'individualisme, alors que simultanément, dans la hiérarchie des valeurs, les métiers du soin perdaient en importance symbolique et financière.
 
Je ne pense pas qu'une telle évolution soit momentanée et ne vois donc pas comment l'on va soigner la génération du baby-boom (1947-1973) qui vieillit et va bientôt pour ses premières cohortes entrer dans les âges de la grande dépendance (à partir de 83 ans, donc en 2030), à moins que l'immigration ne permette à ceux qui dans leur culture ont gardé une forte dimension humaniste de venir prendre en charge les individualistes que nous sommes devenus.
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