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POUR UNE POLITIQUE DE LA DEMANDE
Bruno MOSCHETTO Maître de conférences ESCP Europe
Lauréat du Conservatoire des Arts et Métiers, diplômé de HEC, de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et du Centre d’Etudes Supérieures des Banques, Bruno Moschetto a été président directeur général de la Société Bordelaise de Crédit Industriel et Commercial, Ministre conseiller auprès de l’Ambassade de France au Mexique et Conseiller financier pour l’Amérique Latine et les Caraïbes à la Direction du Trésor. Il est actuellement Senior Fellow à l’ESCP-Europe. Bruno Moschetto a publié plusieurs ouvrages sur les crises financières et sur l’euro.
_______________________________________________________________________________________________ De la Libération jusqu’en 1958, l’économie française présentait un fort taux de croissance, un quasi plein emploi et une inflation à deux chiffres. La balance commerciale systématiquement déficitaire conduisait à procéder à des dévaluations compétitives. Pendant la première décennie de la Vème République, les grands équilibres économiques étaient maîtrisés et l’inflation avait été réduite sous les présidences de De Gaulle et Pompidou. Mais elle se manifesta de nouveau sous celle de Giscard d’Estaing pour bondir à 15% en 1981. Un tel taux érodait la valeur de la monnaie permettant à un accédant à la propriété immobilière de voir le montant de sa dette inchangé en valeur nominale mais en fait réduite en valeur relative de 50% au bout de trois ans puisque les revenus des salariés étaient automatiquement indexés sur l’inflation. Pour mettre un terme à celle-ci, notre pays s’est engagé depuis 1983 dans un cycle ininterrompu de désinflation compétitive, appliquée par tous les ministres de l’Economie qui se sont succédés depuis Pierre Bérégovoy jusqu’à Edmond Alphandery. En 1992, la politique de désinflation compétitive avait porté ses fruits : l’inflation était significativement réduite et notre commerce extérieur redevenu excédentaire du fait de la compétitivité de nos prix, permettait de lancer une politique de l’offre aussi bien au plan externe qu’interne. Mais le sauvetage de la monnaie ne s’est pas fait sans conséquences. La réduction du taux d’inflation entraîne – selon la courbe de Phillips – un accroissement corrélatif du taux de chômage. Ainsi apparaît un premier clivage entre ceux qui ont un emploi et ceux qui n’en n’ont pas En luttant vigoureusement contre l’inflation, le choix a été fait de protéger les titulaires d’avoirs monétaires devenus stables et attractifs, au détriment de ceux qui ne bénéficient plus de l’érosion de leur endettement. Deuxième clivage entre les seniors et les juniors. L’addition de ces deux clivages contribue à la formation de deux nations ainsi que le stigmatisait déjà Benjamin Disraeli dans son ouvrage « Sybil and the two nations », (1845). En France, à l’heure actuelle coexistent deux nations : au centre, des ménages très riches dans les métropoles et à la périphérie rurale, des territoires très pauvres. Comment en sortir ? En remplaçant la politique de l’offre par une politique de la demande. Une dynamique politique de la demande nécessite de financer celle-ci par le déficit ou l’inflation. Ainsi Olivier Blanchard, alors chief economist du FMI, avait conseillé il y a déjà plus de cinq ans à Mario Draghi (président de la banque centrale européenne – BCE ) de porter la cible de celle-ci de 2% à 5% . Un retour à une inflation maîtrisée, entraînerait une augmentation de l’ensemble des revenus, et une relance de la croissance, certes financée par une augmentation du déficit public ou par la création monétaire. La France avec une dette de 2 000M€ et un PIB de 2 000M€ connaît un taux d’endettement de 100%. Avec une inflation de 5% sa dette de 2 000M serait réduite en valeur relative à 1 900M et le taux d’endettement passerait à 95%. C’est une façon statistique et statique de voir les choses. Mais cette façon statistique et statique doit être complétée par une vision plus dynamique de celles-ci. Une inflation à 5% se traduit aussi par un accroissement en valeur du prix de tous les biens et services, et par là du montant du PIB de 100M€. Cette somme peut servir à financer un déficit de même ampleur, soit une marge de manœuvre équivalente à dix fois celle concédée par le pouvoir pour tenter de calmer les revendications des « gilets jaunes ». La dette réduite en valeur relative à 1 900M et majorée d’un déficit de 100M donne à nouveau un taux d’endettement de 100%. Mais « en sacrifiant » ainsi la monnaie, on contribue à sauver l’économie. Certains objecteront qu’une telle relance de la demande par l’inflation entraînerait corrélativement une augmentation des importations. Une telle hypothèse n’est recevable qu’en partie. Dans des économies avancées telles que la nôtre, la formation du PIB résulte à hauteur de 70% de la production des services et à hauteur de 30% des biens. Mais comme les services ne font pratiquement pas l’objet d’échanges extérieurs, seuls les échanges de biens contribuent à la détérioration de la balance commerciale d’une façon limitée. L’adoption de cette « autre politique » nécessite le rejet des contraintes européennes issues des Traités de Maastricht, d’Amsterdam et de Bruxelles. Cela impliquerait de transformer notre monnaie unique – l’euro – en monnaie commune – l’euro-franc - l’euro serait toujours notre monnaie, telle que définie par l’ article 1 de notre Code monétaire et financier : « l’euro est la monnaie de la France », mais cette mutation monétaire ne se traduirait pas par un accroissement de nos dettes publiques ou privées à l’égard des résidents ou des non-résidents, toujours libellées en euros, et ne nécessiterait pas un contrôle des changes puisque notre monnaie fluctuerait librement par rapport à ses pareilles. Cette mutation monétaire a été reprise par Joseph Stiglitz dans son ouvrage « L’euro – comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe » ? (LLL 2016) Cette mutation monétaire que nous préconisons est une option. Elle devrait être une ardente obligation pour les Etats de la zone euro qui souhaitent mettre un terme à la crise profonde que nous traversons. Au moment où la croissance ralentit partout en Europe, mais aussi aux Etats-Unis et surtout en Chine. il faut choisir, plus que jamais, d’appliquer enfin une politique de la demande en lieu et place d’une politique de l’offre . _______________________________________________________________________________________________ Paru dans Le Monde – 15 février 2019
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