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L'impact Français
Marcel CABALLERO, Février 2018
Je signe cet éditorial bien qu'il soit fait de citations, pour l'essentiel. Je suis en cela l'encouragement de Sacha Guitry : « Citer les pensées des autres, c'est souvent regretter de ne pas les avoir eues soi-même et c'est en prendre un peu la responsabilité », alors que je devrais observer la prudence de Voltaire : « Je n'aime point citer ; c'est d'ordinaire une besogne épineuse : on néglige ce qui précède et ce qui suit l'endroit qu'on cite, et on s'expose à mille querelles ». Mais le sujet vaut que je prenne le risque.
 
Nos contributeurs de ce mois traitent tous de « French Impact », une récente initiative du gouvernement présentée comme « Une nouvelle bannière nationale, pour fédérer et valoriser la diversité des acteurs de l'innovation sociale : en premier lieu, les entreprises de l'économie sociale et solidaire (associations, fondations, coopératives, mutuelles, entreprises sociales) et l'ensemble de l'écosystème d'accompagnement de ces entreprises, mais aussi les pouvoirs publics, les collectivités territoriales, les différents territoires et des entreprises engagées ». L'objectif affiché est de « - Mieux identifier et qualifier les projets innovants...- Mieux financer la croissance des innovations sociales...- Mieux expérimenter... - Mieux mesurer l'impact social... - Mieux accompagner les entreprises... ».
 
Qui ne partagerait cette grande ambition ? Dès lors, que lui trouvent à redire nos esprits chagrins ?
 
Laissons-leur la parole.
 
Et d'abord à un de ces « témoins qui se feraient égorger », Jean GATEL qui fut secrétaire d'État, chargé de l'Économie sociale auprès du Premier ministre :
 
« On barbouille cette magnifique réalisation française [l'économie sociale] derrière les mots à la mode que seuls les néolibéraux ont le talent d'inventer pour avaler ou faire disparaître toute forme de production et d'organisation sociale qui n'est pas dans l'orthodoxie du modèle dominant... Mots creux , vides de sens, qui fleurissent dans les discours des maîtres à penser : innovation sociale (?), diffusion des modèles (?), infusion dans les entreprises classiques (?)... Galimatias pour cacher la triste réalité que sont la crise financière des associations, les contraintes imposées aux mutuelles, le mépris du modèle coopératif. Toute cette sémantique relève d'une logique bien préparée : noyer cette forme d'"entreprendre autrement" dans la vulgate libérale anglo-saxonne et communautaire. Et après la préparation verbale nous aurons la concrétisation juridique : la disparition du concept ESS, noyé dans une vertueuse définition juridique de l'entreprise sociale ! »
 
 Dès lors, toutes celles et ceux qui n'ont oublié ni l'histoire du mouvement social français, ni la réussite économique et sociale et citoyenne du secteur, ni sa diffusion de l'autre côté de la Méditerranée doivent prendre leurs responsabilités et dire : « L'ESS n'est pas soluble dans le néolibéralisme, fut-il macronien. 
 
L'ESS est un modèle de développement en soi et non un secteur condamné à être ou la réparation des échecs répétés du modèle dominant ou de l'insuffisance des politiques publiques ».
 
Un autre connaisseur, Jean-Louis CABRESPINES, qui présida le Conseil national des chambres régionales de l'ESS et siège aujourd'hui au Conseil économique, social et environnemental, réagit dans le même sens : « Depuis quelques mois, l'anglicisation de nos programmes et actions a le vent en poupe : social impact bund, social business, french tech, social business act, impact investing day,... et là, on était loin du compte puisqu'aujourd'hui, par la grâce de l'Etat, l'ESS devient « FRENCH IMPACT » (en français de France : « L'IMPACT FRANÇAIS » ?). Mais, au-delà de l'épiphénomène que repré- sente cet abandon de la langue de Molière, c'est aussi ce qu'est l'ESS qui est questionné ». Et de lancer un appel : « Une mobilisation est plus que jamais nécessaire, de la part de tous, sans exclusive. Nous devons retrouver le sens politique de l'ESS et la volonté de faire de l'économie différemment, avec des valeurs fortes, non seulement exprimées mais vécues ».
 
Et Jean-Philippe MILÉSY, Délégué général de Rencontres Sociales de préciser : « Tout mésusage, aussi bienveillant puisset-il être, de l'ESS dans ce débat ne fera en fait que renforcer l'indétermination dans laquelle trop veulent la tenir, notamment à partir de la confusion provoquée par la promotion du seul « entrepreneuriat social » ou de la très nébuleuse « innovation sociale ». S'agissant de cette dernière qui recouvre sans aucun doute des pistes intéressantes dans les évolutions sociales, environnementales… pour l'heure, regrettons à nouveau le recours à la "novlangue globish" qui tend à couvrir l'imprécision des choses d'une appellation qui se veut moderne.
 
Le Haut-commissaire Christophe ITIER très souvent relève que ESS et Economie sociale et solidaire sont mal comprises par le plus grand nombre. Pense-t-il vraiment que French Impact sera mieux perçu ? De Frédéric Le PLAY à Charles GIDE puis Henri DESROCHE, l'économie sociale aura maturé et survécu près de deux cents ans et est désormais un bien commun mondial. Quel destin sera celui de French Impact ? ».
 
Laissons le mot de la fin à Anne BALTAZAR, Secrétaire confé- dérale FO : « Pour tout besoin social collectif, la première des "innovations" devrait être une intervention publique permettant d'y répondre en égalité de droits. Or, il s'agit ici de permettre à des entreprises de pouvoir faire des expérimentations règlementaires, au motif d'innover « socialement » : en bref créer des dérogations tout en faisant du business(*) ! Ce « French impact » traduit, comme son anglicisme le montre, une vision anglo-saxonne et libérale de la dimension sociale : elle se doit d'être lucrative et dérèglementée. FO y oppose juste la République ».
 

(*) Le 18 janvier, le gouvernement a annonçait que ce programme devrait mobiliser 1 milliards d'€ en 5 ans. Le 24 janvier, BNP Paribas lançait Act for Impact « pour participer à la nouvelle dynamique French Impact pour l'Économie sociale et solidaire » (NDLR) 
 
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